1. Définition
Le xérès (« jerez » en espagnol, « sherry » en anglais) est un vin muté (vin de liqueur), produit exclusivement dans le « Marco de Jerez », triangle délimité entre les villes de Jerez de la Frontera, El Puerto de Santa María et Sanlúcar de Barrameda, dans la province de Cadix, en Andalousie (Espagne).
Deux appellations d’origine (DO) protègent la production : Jerez-Xérès-Sherry et Manzanilla-Sanlúcar de Barrameda — les deux premières DO créées en Espagne, dès 1933.
Étymologie : le nom « Jerez » dérive du phénicien Xera, latinisé en Ceret par les Romains, puis transformé en Sherish par les Arabes, avant de donner en anglais « sherry ». C’est cette même racine, francisée, qui donne « Xérès ».
2. Histoire : plus de 3000 ans de commerce international
Les origines antiques
- La ville de Xera est fondée il y a environ 3000 ans par les Phéniciens, dans la plaine de l’estuaire du Guadalquivir. Le vin y est produit puis exporté dans tout le bassin méditerranéen, notamment vers Rome.
- Sous domination romaine, le vinum ceretensis (ou ceretanum) acquiert une réputation notable, chanté notamment par le poète latin Martial.
- La conquête arabe de 711 entraîne un net déclin de la production et de la consommation, en raison de l’interdiction coranique de l’alcool — bien qu’une activité viticole résiduelle subsiste pour le commerce avec les populations non musulmanes. Les Maures introduisent néanmoins la technique de la distillation (alambic), précurseur direct de la pratique ultérieure du mutage à l’eau-de-vie.
- La ville, longtemps située sur la ligne de démarcation entre chrétiens et musulmans, conserve dans son nom actuel — Jerez de la Frontera — le souvenir de cette histoire frontalière, la Reconquista n’aboutissant à sa libération qu’en 1264.
L’essor du commerce anglais et le « Sherris Sack »
- Dès le XIIIe siècle, des archives attestent de l’intérêt britannique pour ce vin, qu’ils appellent « sack » (du verbe espagnol sacar, « exporter » — et non de l’espagnol seco, « sec », contrairement à une idée reçue répandue, le vin étant alors doux).
- 1587 : lors d’un raid sur le port de Cadix destiné à retarder l’Invincible Armada espagnole, le corsaire anglais Sir Francis Drake capture environ 2900 fûts de Sherris Sack destinés à l’expédition militaire, et les ramène en Angleterre où ils sont présentés à la cour royale — un événement qui confère instantanément au produit un prestige patriotique et alimente durablement la demande anglaise.
- William Shakespeare devient, selon l’expression consacrée, le « meilleur agent commercial » du xérès : dans Henri IV (1590-1592), son personnage Sir John Falstaff y fait un panégyrique resté célèbre, vantant les vertus du « sack » qui « délie la langue et l’esprit » et « chasse la pusillanimité » — allant jusqu’à déclarer que s’il avait mille fils, le premier principe qu’il leur enseignerait serait de « s’adonner au Xérès ».
- XVIIe siècle : des marchands anglais et irlandais s’installent directement dans la région du Marco de Jerez pour produire des vins plus forts, plus sombres et vieillis plus longtemps, au goût de leur clientèle britannique — l’origine de nombreux noms de maisons encore d’origine anglo-saxonne présentes dans la région aujourd’hui.
L’ère du commerce colonial et l’élevage en solera
- Au XIXe siècle, les navires de commerce britanniques, sur la route des Indes en contournant le cap de Bonne-Espérance, faisaient escale à Jerez pour embarquer des botas de xérès en guise de lest — le roulis et le tangage du voyage aller-retour bonifiait et accélérait le vieillissement du vin, commercialisé alors sous l’appellation « East Indian Sherry ».
- C’est dans ce contexte de commerce international intensif que se développe et se formalise le système de la solera, permettant de garantir un style constant malgré les variations de millésime — une innovation directement liée à l’exigence de régularité qu’imposait ce commerce à grande échelle.
3. Les cépages
Trois cépages blancs sont aujourd’hui autorisés dans le Marco de Jerez, sur des sols d’albariza (roche blanche crayeuse, riche en calcaire, à forte capacité de rétention d’eau) :
| Cépage | Part du vignoble | Usage |
|---|---|---|
| Palomino Fino | ~95-99% | Base de tous les xérès secs (Fino, Manzanilla, Amontillado, Oloroso, Palo Cortado) — cépage neutre, faible en acidité, qui laisse toute la place à l’expression du terroir et des méthodes de vieillissement |
| Pedro Ximénez (PX) | Minoritaire | Vins doux, raisins séchés au soleil sur des nattes (asoleo, 7 à 21 jours) pour concentrer les sucres |
| Moscatel (Muscat d’Alexandrie) | Minoritaire | Vins doux aromatiques, plus rarement utilisé seul |
4. Fabrication : les deux grandes voies de vieillissement
Le point de départ commun
Après une vinification traditionnelle en vin blanc sec (base à environ 10,5-12° vol), le vin est muté (fortifié) à l’eau-de-vie neutre. C’est le niveau de mutage qui détermine la voie que suivra le vin :
- Autour de 15° vol : le titre reste suffisamment bas pour permettre le développement d’un voile de levures protecteur.
- Autour de 17-18° vol : ce titre, trop élevé, empêche toute survie des levures — le vin est alors directement destiné à un vieillissement oxydatif.
La flor : le vieillissement biologique
La flor est un voile de levures indigènes qui se développe naturellement à la surface du vin dans des fûts remplis seulement aux deux tiers, laissant l’espace nécessaire à son développement. Ce voile protège le vin du contact direct avec l’oxygène, tout en lui apportant des arômes caractéristiques de pain, de levure et d’amande — c’est le principe du vieillissement biologique, à l’œuvre pour le Fino et la Manzanilla.
Le vieillissement oxydatif
Pour les vins mutés à un titre plus élevé, ou pour ceux dont le voile de flor a naturellement disparu après plusieurs années, le vin entre en contact direct avec l’air à travers le bois du fût — un processus qui développe des arômes de fruits secs, de noix et de caramel, caractéristique de l’Oloroso.
Le système des criaderas et de la solera
- Les fûts (appelés « botas », d’environ 500 litres) sont empilés en plusieurs niveaux superposés : les criaderas (rangées supérieures, contenant les vins les plus jeunes) et la solera (rangée inférieure, contenant l’assemblage le plus vieux).
- Lors du soutirage (« saca »), une fraction du vin le plus vieux est prélevée dans la solera pour l’embouteillage ; ce niveau est alors rempli avec le vin du niveau immédiatement supérieur, et ainsi de suite en cascade jusqu’au niveau le plus jeune.
- Ce système d’assemblage perpétuel garantit une continuité de style remarquable, certaines soleras historiques remontant à plus d’un siècle sans jamais avoir été intégralement vidées.
5. Les grands types de xérès
| Type | Vieillissement | Profil |
|---|---|---|
| Fino | Biologique (sous flor), à Jerez | Sec, pâle, léger, notes d’amande et de levure |
| Manzanilla | Biologique, exclusivement à Sanlúcar de Barrameda | Comme le Fino mais plus salin et floral (camomille), grâce à l’influence maritime de Sanlúcar |
| Amontillado | D’abord biologique, puis oxydatif (la flor disparaît naturellement) | Sec, complexe, notes de noisette, robe ambrée |
| Oloroso | Oxydatif dès l’origine (mutage à 17-18°) | Corsé, robe acajou foncé, notes de noix, caramel, fruits secs |
| Palo Cortado | Débute comme Amontillado puis évolue vers un profil Oloroso | Rare et complexe, allie la finesse du Fino à la puissance de l’Oloroso ; traditionnellement considéré comme un heureux « accident » de cave |
| Pedro Ximénez (PX) | Oxydatif, raisins passerillés | Extrêmement doux et sirupeux, robe acajou très sombre, notes de raisin sec, datte et café |
| Cream | Assemblage d’Oloroso (ou Amontillado) et de PX | Doux, hybride, plus ou moins liquoreux selon la proportion de PX |
Mentions de qualité exceptionnelle : VOS (Very Old Sherry, minimum 20 ans d’âge moyen) et VORS (Very Old Rare Sherry, minimum 30 ans) désignent les xérès les plus prestigieux, issus de soleras exceptionnelles.
6. Service et conservation
| Type | Température de service | Conservation après ouverture |
|---|---|---|
| Fino, Manzanilla | 6-8°C, très frais | 5-14 jours au réfrigérateur (fragile) |
| Amontillado, Palo Cortado | 12-14°C | 2-4 semaines au réfrigérateur |
| Oloroso | 14-16°C | 4-8 semaines (le plus stable des secs) |
| Pedro Ximénez | Frais à température ambiante | Plusieurs mois, quasiment indestructible |
7. Accords mets-xérès
- Fino et Manzanilla : jambon ibérique, olives vertes, amandes, poissons frits, gambas à l’ail, huîtres — leur vivacité saline sublime les produits de la mer et les salaisons.
- Amontillado : fromages affinés (Manchego), volaille rôtie, plats aux champignons.
- Oloroso sec : plats mijotés riches (queue de bœuf), gibier à plume, fromages bleus puissants.
- Palo Cortado : confit de canard, risotto aux champignons sauvages, comté affiné.
- Pedro Ximénez : glace à la vanille, desserts au chocolat noir, fromages bleus (Roquefort) — un classique de la dégustation en digestif.
8. Application pratique pour le bar
- Le xérès reste un produit largement sous-exploité dans de nombreux bars français malgré sa richesse stylistique — le proposer en accompagnement d’une planche de charcuterie/fromages ou en clôture de repas est un bon levier de différenciation de carte.
- L’anecdote Falstaff/Shakespeare et le raid de Francis Drake constituent d’excellents points d’accroche culturels à raconter en salle.
- De nombreux fûts d’Oloroso usagés sont aujourd’hui recherchés par l’industrie du whisky écossais pour l’élevage — un lien direct à faire avec le module sur les whiskies pour valoriser la transversalité de vos connaissances en formation.
9. Liens vers des ressources utiles
- Wikipédia FR — Xérès (vin) : https://fr.wikipedia.org/wiki/X%C3%A9r%C3%A8s_(vin)
- Wikipédia EN — History of Sherry : https://en.wikipedia.org/wiki/History_of_Sherry






